Au bout de mes souliers

essai

Un Chemin de Tables de Maylis de Kerangal

20 Juillet 2017, 12:52pm

Publié par Claire

J'aime beaucoup l'écriture de Maylis de Kerangal et quand j'ai vu ce court roman à la FNAC, Un Chemin de Tables, je n'ai pas pu résister malgré une couverture a priori pas très attirante, surtout pour un tel sujet où j'aurais plus imaginé quelque chose en rapport avec la gastronomie, mais cela est dû à la collection où chaque couverture comporte une couleur uniforme, une collection d'ailleurs passionnante. Avec toute la précision qui caractérise l'auteure, les longues et belles phrases, la description très fouillée des gestes d'un métier, cette fois-ci nous suivons le parcours de Mauro.

Mauro, c'est un cuisinier loin des vedettes mises en avant par les émissions culinaires, c'est quelqu'un de discret, qui se cherche, entre de brillantes études en économie et la cuisine qui prend de plus en plus de place dans sa vie, au point de passer un CAP ("Pas franchement la tête de l'emploi. [...] Rien de la générosité expansive des professionnels des métiers de bouche, ceux qui ont le sourire large et l'hospitalité aisée, ceux qui marient le plaisir goût et le goût de la parole - la tchatche calibrée des cabots, les oracles de poètes. Rien de leur présence autoritaire non plus de leur propension au coup de gueule, au coup de pression.") Sur son chemin, il a rencontré beaucoup de tables, d'abord la table familiale, primordiale, conviviale, puis la table de ses amis à qui il préparait de bons plats avec peu de moyens, puis les tables de restaurants, des bistrots ou des restaurants plus connus, jusqu'à monter sa propre affaire avec son père.

Ce court récit est inspiré de la vie d'un vrai cuisinier, mêlant réalité et fiction. Car on a vraiment l'impression de se faufiler dans la salle, d'assister à la mécanique de la préparation du repas, ce qui correspond bien à l'objectif de cette collection du Seuil, Raconter la vie ("Le travail raconté par ceux qui le vivent"). L'emploi du temps de Mauro est millimétré, laissant très peu de place au repos, aux loisirs, et à une vraie vie sentimentale, ce qui explique plusieurs abandons, les fourneaux le rappelant cependant toujours. Et c'est avec délice qu'on le suit dans ses nouvelles aventures, comme en Birmanie où nous aussi on aimerait être assis "sur de petits bancs" pour goûter "ces marmites de bouillons au curcuma, ces fritures de toutes sortes, ces légumes en saumure, ces riz parfumés à la coriandre, ces salades aux feuilles de tamarin, aux feuilles de thé, ces fruits éclatants"...

 

Un Chemin de Tables, Maylis de Kerangal, Seuil, Raconter la vie, 7.90€ (paru en Mars 2016)

Et pour découvrir d'autres métiers, vous pouvez consulter le site de la collection ici

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6 minutes 23 séparent l'enfer du paradis: le livre de François Suchel qui m'a fait voyager

3 Juin 2016, 17:15pm

Publié par Claire

Aujourd'hui je vais vous parler d'un livre qui m'a accompagnée pendant de longues heures car je l'ai très soigneusement lu (et fini avec un peu de nostalgie), essayant d'en saisir chaque détail, y compris technique grâce à son précieux glossaire: il s'agit d'un essai au titre bien mystérieux, 6 minutes 23 séparent l'enfer du paradis de François Suchel.

Je ne connaissais au départ pas ce livre. Car l'avion, personnellement, me fascine tout autant qu'il me fait peur. Mais on a surtout peur de ce que l'on connaît mal, de ce que l'on ne maîtrise pas, n'est-ce pas? Or un jour, sur Twitter, je me rends compte que les éditions Paulsen organisent un concours pour gagner un voyage en avion en compagnie de l'auteur, François Suchel, pilote chez Air France depuis 1991. Cela m'a intriguée: tiens, il doit avoir beaucoup de choses à raconter, tellement de souvenirs que cela tiendrait tout un voyage? Bon, malheureusement, je n'ai pas gagné, il y avait très peu de chance en effet, mais aussitôt ma participation validée, j'ai acheté le livre, très intriguée, et par envie d'avoir une autre vision de l'avion, ne plus seulement en avoir peur mais aussi de mieux le connaître, de pouvoir rentrer enfin dans cette fameuse cabine de pilotage.

Ce livre est divisé en plusieurs chapitres: la plupart racontent les aventures de François Suchel, des incident techniques, mais fort heureusement, pas seulement, sa formation, ses premiers vols en tant que co-pilote mais aussi, plus tard, commandant de bord, son bonheur de voler  quand d'autres racontent les mésaventures de ses collègues (certains donnent des sueurs froides!) ou les aventures des pionners de l'aviation, non sans une certaine nostalgie pour ces avions que l'on maîtrisait mieux, que l'on comprenait mieux à l'heure où Georges, le pilote automatique, peut parfois induire en erreur. On a vraiment l'impression d'être avec le pilote au sein de la cabine, on a peur pour lui, on se demande ce que l'on aurait fait dans certaines situations.

Et puis on retrouve un certain calme dans l'écriture, ouf, voler c'est aussi cela, c'est le bonheur de s'arracher à la vie terrestre, une parenthèse décrite avec beaucoup de poésie, de philosophie et d'interrogations sur le statut du pilote qui s'extrait un temps de sa condition d'humain rattaché à la terre ferme (ainsi, page 68: "Quelque que soit l'outil emprunté pour s'envoler, le pilote devra immanquablement revenir sur terre. Dans cette mission sans échappatoire réside la noblesse du métier. Si l'on y réfléchit bien, rares sont nos actions dont l'issue est obligatoire, quelles que soient les circonstances. On peut toujours reporter une réunion ou annuler un projet, pas un atterrissage. Le pilote en tire son orgueil, qui le rend incapable, parfois, d'exister sans son avion. Qu'est- ce qu'un pilote au sol? Un homme comme un autre, avec la gueule de bois. Un marin au port qui a le mal de terre. L'albatros malhabile de Baudelaire. Son retour au nid, bercé par les voluptés célestes, tout à son illusion de puissance, s'accompagne souvent de maladresses et d'incompréhensions. Exacerbées par la fatigue et le décalage, mille petites choses du quotidien, déplaisantes pour tous, mais insupportables pour lui, rappellent à l'oiseau déchu que la vraie vie est en bas, que le temps du vol n'était qu'une parenthèse éblouie" ).

 

J'ai beaucoup aimé ce mélange entre impressions de vol, rêveries, récits d'incidents... dont l'un deux, qui aurait pu être très grave, sur un Paris-Zurich, a donné son titre au livre. On découvre également qu'un incident n'est pas que mécanique mais peut aussi être diplomatique, comme dans un vol Paris-Beyrouth... Des récits très hétéroclites donc, mais toujours une réelle qualité d'écriture, un plaisir indéniable de lecture. François Suchel a visiblement fait un effort pour rendre son récit accessible à tous. N'ayant aucune connaissance dans le domaine aéronautique, ma lecture a en revanche été plus longue, car j'allais à chaque fois consulter le glossaire à la fin et je devais parfois m'y reprendre plusieurs fois afin de bien comprendre certains détails techniques. Maintenant, je voulais être sûre de tout retenir, ce n'est pas obligatoire et cela ne concerne que certains passages du livre, je vous rassure. J'ai pour le coup appris beaucoup de choses!

 

Vous l'aurez compris, il s'agit d'un véritable coup de coeur... et d'une première découverte des éditions Paulsen pour ma part!

6 minutes 23 séparent l'enfer du paradis, François Suchel, Paulsen, Janvier 2016 - 19,90€.

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"La septième fonction du langage" de Laurent Binet: une lecture jubilatoire

17 Janvier 2016, 21:58pm

Publié par Claire

Aujourd'hui je vais vous parler d'un livre qui m'attend sagement sur ma table de chevet depuis plusieurs semaines. Non pas parce que je l'ai abandonné, non, bien au contraire: parce que j'ai pris un plaisir certain à le grignoter, à le déguster sans hâter ma lecture pour le savourer et surtout en saisir tout son sens.

Ce livre si singulier, c'est La septième fonction du langage de Laurent Binet, nouveauté de la rentrée littéraire 2015. J'ai eu la grande chance de le recevoir de la part de Price Minister à l'occasion de leur Match de la Rentrée Littéraire: nous devions choisir un livre pour le chroniquer ensuite. Et j'ai justement choisi ce livre parce que le titre ne m'évoquait rien. Enfin, si, mais il me semblait si sérieux, si... étrange. Eh bien, le moins que l'on puisse dire, c'est que je ne regrette pas ce choix de l'originalité, et que ce livre est une très belle rencontre pour moi. Je parle de rencontre, parce qu'il a été comme un ami qui m'a accompagnée de nombreuses heures et m'a fait découvrir beaucoup de notions sur le langage justement.

Mais pour que vous compreniez tout cela, il est temps de vous raconter (un peu) l'intrigue, mais pas trop non plus pour vous en laisser la surprise. Laurent Binet a voulu confronter la réalité à la fiction, en quelque sorte tester le pouvoir du langage, cela tombe bien, en partant d'un postulat... faux. Celui que Roland Barthes aurait été assassiné. En effet, il est réellement mort un mois après avoir été renversé par une camionnette, le 25 février 1980. Mais si cela était un assassinat? Et voilà qu'une enquête policière bien particulière, dans le milieu des intellectuels des années 70, commence, en compagnie d'un couple d'enquêteurs très atypique: d'un côté Jacques Bayard, policier de droite, de l'autre, Simon Herzog, sémiologue, universitaire de gauche. Ce dernier sert en quelque sorte de "traducteur" à un Bayard perdu dans cette enquête dans le milieu des universitaires, mais aussi à nous, lecteurs. Et voilà comment on rencontre dans le livre Sollers, Kristeva, Giscard, Mitterand, Deleuze, Lacan, Foucault, BHL... et surtout Umberto Eco, qui devient un personnage central, comme un vieux sage rassurant, mais aussi un phare pour nous, lecteurs.

La septième fonction du langage, c'est une fonction magique, qui vient s'ajouter aux six fonctions du langage décrites par Saussure, comme l'explique Umberto Eco, attendant son train, dans le roman: " Celui qui aurait la connaissance et la maîtrise d'une telle fonction serait virtuellement le maître du monde. Sa puissance n'aurait aucune limite. Il pourrait se faire élire à toutes les élections, soulever les foules, provoquer des révolutions, vendre toutes sortes de produits imaginables, bâtir des empires, obtenir tout ce qu'il veut en n'importe quelle circonstance..." Et cette fonction mystérieuse expliquerait tout une série de meurtres et aurait un rapport avec un club bien mystérieux, le Logos Club, dont les membres se livrent à des joutes oratoires qui peuvent leur faire perdre une phalange. Et... non, je m'arrête là, de peur de trop en dire.

"La septième fonction du langage" de Laurent Binet: une lecture jubilatoire

On sent en tout cas une réelle jubilation à écrire ce roman de la part de Laurent Binet. Un exercice de haute voltige, c'est certain. Comment parler de sémiologie en passionnant absolument le lecteur? Mais par l'humour, pardi! Car oui, l'ironie transperce les pages, c'est un réel plaisir de revisiter ainsi l'histoire. Cependant, au-delà de cette dimension humoristique, j'ai aimé finalement la dimension didactique du livre, ce qui explique ma lecture volontairement lente. Car j'ai parfois relu plusieurs fois certains passages pour être sûre de les comprendre et de les mémoriser. En effet, je suis persuadée que ce livre a deux lectures: une rapide, traditionnelle, favorisant le côté polar et humour, et la seconde, que j'ai choisie, quasiment philosophique, une réelle interrogation sur la fonction du langage, avec des passages apprenant réellement au lecteur des éléments de linguistique et de sémiologie. 

 
Vous l'aurez compris, ce roman a été un véritable coup de cœur pour moi. Il a vraiment sa singularité et j'en ai parlé à beaucoup de personnes de mon entourage car il m'a réellement accompagnée durant des semaines.C'est un pari un peu "fou" d'écrire un polar sur le milieu des sémiologues, mais il est vraiment réussi, créant un roman absolument brillant et... jubilatoire. Voici comment le langage a bien eu une fonction magique sur nous, lecteurs, et a réussi à nous convaincre d'une histoire absolument fausse, mêlant fiction et réel. Et voici comment j'ai eu la brûlante envie de relire Le Nom de la Rose du grand Umberto Eco...
 
 
 
La septième fonction du langage, Grasset, 22€, 496 pages. Paru le 19/08/2015.

Cet article participe au Match de la Rentrée Littéraire organisé par PriceMinister. Merci infiniment à eux pour l'envoi de ce roman. #MRL15

 

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Les p'tits bateaux, le livre qui va vous rendre curieux

30 Août 2015, 17:21pm

Publié par Claire

Je ne sais pas si vous connaissez l'émission "Les P'tit Bateaux" sur France Inter... Une émission que, pour ma part, j'attends toujours avec beaucoup d'impatience (et comme je vous ai mis le lien, j'en profite pour réécouter avec bonheur certaines émissions... J'apprends en ce moment même pourquoi on a toujours l'impression que notre file avance moins dans les embouteillages). Une bulle de joie, de légèreté alors que je fais la cuisine ou que je suis en voiture... Le principe? Des enfants posent leur question sur un sujet et des spécialistes y répondent, toujours sérieusement. Et on y apprend beaucoup de choses, car les enfants osent, plus que nous, s'interroger.

Or cet été, par hasard, j'ai découvert qu'un livre en avait été écrit chez Pocket. Aucune hésitation, je l'achète! Et j'ai bien fait: c'est un véritable voyage, des petites perles de culture à glisser dans son sac. Car c'est ce que j'ai particulièrement aimé: ce livre se grignote, au fil de ses cent questions, et vous aide à patienter à n'importe quel endroit.

Ce recueil de jolis moments se lit soit au fil des envies, soit à l'envers, soit à l'endroit... Une vraie liberté enfantine! Certaines questions sont pratiquement philosophiques: pourquoi tombe-t-on amoureux? Pourquoi c'est si dur de choisir? Pourquoi les animaux ne sourient-ils pas? Vous apprendrez aussi pourquoi La Vache qui rit rit, pourquoi l'alphabet comporte 26 lettres, pourquoi on dit que les poissons rouges ont une mémoire de trois secondes, s'il est possible de faire toutes les couleurs en feux d'artifice, pourquoi on dit que les dinosaures sont verts alors qu'on ne les a jamais vus... Eh oui, il y a cent questions hétéroclites et passionnantes, et c'est toujours un grand spécialiste qui répond précisément mais cela reste à la portée de tous, adultes comme enfants (mais on va tout de même dire de grands enfants parfois, particulièrement pour des questions scientifiques...).

Vivement une prochaine édition!

Prix: 6€80, Editions Pocket.

 

Les p'tits bateaux, le livre qui va vous rendre curieux
Les p'tits bateaux, le livre qui va vous rendre curieux
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