Au bout de mes souliers

Le Jour d'avant de Sorj Chalandon : une lecture bouleversante

15 Novembre 2017, 20:00pm

Publié par Claire

Parfois, sans qu'on puisse vraiment l'expliquer, certaines lectures bouleversent plus que d'autres et emportent totalement leur lecteur. C'est le cas du dernier roman de Sorj Chalandon, Le Jour d'avant, qui m'a fait vivre une expérience assez étrange, un dilemme même : être partagée entre l'envie de continuer à le lire pour la beauté de l'écriture, et parce que je m'étais attachée aux personnages, et parfois l'envie de "respirer" un peu suite à des passages difficiles, laissant parfois le roman quelques jours de côté le temps, en quelque sorte, de "digérer" les émotions.

Mais revenons à l'histoire, une fiction très réaliste à partir d'un fait historique tout à fait réel : le 27 décembre 1974, un accident dans la fosse 3 bis de Saint-Amé (Liévin) provoque la mort de 42 mineurs, suite à un coup de grisou. Un accident qui, on le découvre au fil du roman, aurait pu être évité si certaines mesures de sécurité avaient été appliquées. Alternant entre deux périodes, 1974 et aujourd'hui, ce récit nous fait rentrer dans la peau de Michel Flavent, ayant perdu son grand frère Jojo qui travaillait dans cette mine contre l'avis de son père, agriculteur (il l'avait pourtant prévenu: "Tu sais quoi? disait mon père. Tu n'iras pas au charbon, tu iras au chagrin. Même si tu ne meurs pas. Même si tu survis à la poussière, aux galeries mal étayées, à la berline qui déraille, à la violence du marteau piqueur, à la passerelle glacée quand tu reviens un jour. Même si tu prends ta retraite sur tes deux jambes, tu ramèneras cette saloperie de charbon avec toi. Tu auras laissé du coeur au fond.") . Michel est obsédé par des mots écrits par la main de son père avant son suicide : "Venge-nous de la mine". Il collectionne tous les objets montrant le quotidien du mineur, a même une pièce secrète rien qu'à lui où il conserve les affaires de son frère, garde toutes les coupures de presse, et même sa femme Cécile n'y peut rien, la mine l'obsède, et ce dès leur premier rendez-vous. Cette vengeance et le souvenir de son frère, de leurs tours en mobylette, de leur passion commune pour la course automobile, hantent son existence jusqu'à la folie. Folie de plus en plus présente et exacerbée par la mort de sa femme et passionnante, que l'on découvre dans la seconde partie du roman que j'ai préférée et qui m'a tenue en haleine alors même que malgré la grande beauté de l'écriture, je commençais à trouver la première partie un peu répétitive dans l'évocation des souvenirs: j'ai été totalement surprise et j'ai absolument voulu savoir la suite, dévorant le reste du livre en une soirée.

Le Jour d'avant de Sorj Chalandon : une lecture bouleversante

Sorj Chalandon, en bon journaliste, a visiblement ici fait un travail de recherche remarquable et arrive vraiment à nous plonger dans l'univers de la mine et à nous faire vivre le quotidien du mineur. Un peu perdue dans les termes très spécifiques à la mine, j'ai même finalement moi-même cherché un glossaire pour être sûre de comprendre tous les mots et parce que ce roman a aiguisé ma curiosité. C'est ainsi que j'ai découvert le pain d'alouette, partagé par le mineur avec les enfants en rentrant chez lui, ce qui est bon signe puisqu'il est donc rentré vivant. Et c'est précisément cette plongée dans l'univers de la mine qui rend ce roman si intéressant et passionnant, au-delà du drame familial et judiciaire qui tient en haleine le lecteur.

 

Le Jour d'avant, Sorj Chalandon, Grasset, Août 2017, 20,90€.

J'ai reçu ce roman de la part de Price Minister (merci ! ) dans le cadre des Matchs de la Rentrée Littéraire . J'aime toujours participer à ces matchs car c'est toujours une belle découverte et les romans sont choisis avec beaucoup de soin. Retrouvez toutes les modalités de cette opération et les romans sélectionnés pour l'occasion ici. #MRL17 

 

Le Jour d'avant de Sorj Chalandon : une lecture bouleversante

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12 Hommes en colère au Théâtre Hébertot

2 Novembre 2017, 22:12pm

Publié par Claire

Le théâtre, cela peut servir à réfléchir, à débattre. Preuve en est faite avec la très belle pièce 12 Hommes en colère actuellement à l'affiche au Théâtre Hébertot, adaptation par Francis Lombrail d'une pièce de Reginald Rose, Twelve Angry Men écrite en 1953 (et adaptée au cinéma par Sidney Lumet en 1957) après sa propre expérience de juré.

12 Hommes en colère au Théâtre Hébertot

Dès le début de la pièce, douze hommes sont face à nous, nous prenant à témoin, figés, ce qui est très impressionnant. Ils sont tous très sérieux, dans des vêtements plutôt sombres et solennels. Ces douze hommes ne se connaissaient pas mais sont jurés et doivent décider de condamner ou non à mort un homme accusé d'avoir tué son père. Au début, seul un homme vote "non coupable", les onze autres votant coupable. Il explique pourquoi: peut-on, sans débattre, sans prendre le temps de réfléchir, condamner un homme à mort ? Et si...? Et si par exemple, il y avait le moindre doute? Evidemment, sa réaction ne plaît pas à tous, cette assemblée masculine est divisée, ceux qui le comprennent, sont prêts à se prendre au jeu, à débattre, à réexaminer la situation, ceux qui au contraire trouvent cela inutile puisque tout a été dit au procès.

Petit à petit, on se rend compte que finalement beaucoup ont voté à partir de préjugés, de situations personnelles. Les jurés s'interrogent, rejouent des scènes, des disputes éclatent inévitablement dans ce huis clos qui dévoile les profondeurs de la nature humaine. Le temps est compté, l'horloge blanche, seul véritable élément de lumière car l'orage tonne dehors, le rappelle bien. Il reste peu de temps pour convaincre les autres... et la tension monte malgré des petites parenthèses de rire bienvenues comme des respirations dans la gravité de la situation, grâce à un publicitaire qui change plusieurs fois d'avis et trouve d'improbables slogans, on se prend vraiment au jeu, on guette les "coupable", "non coupable", on compte les points... Car les acteurs semblent prisonniers de cette pièce grise (et les jurés le sont véritablement), face à nous, spectateurs, juges de leur questionnement, de leur cheminement. Ces douze hommes sont mal assis, sur un banc, qui est d'ailleurs en pente sur le côté, accentuant leur malaise et leur incertitude. Ils ne peuvent plus fuir, obligés de réfléchir et parfois de se confronter à leur propres émotions...

En sortant, cette pièce interroge beaucoup. Et c'est pour cela qu'elle est fantastique. Bien sûr, elle interroge sur la justice, sur la nature humaine aussi, sur des émotions, sur des personnalités, mais aussi, en filigrane, sur les différences sociales, rappelées par les jurés eux-mêmes, et les préjugés qui en découlent. Et repartir de la pièce avec un flot de questions en tête, repenser aux situations, aux personnages... n'est-ce pas le signe d'une vraie réussite ?

12 hommes en colère, au Théâtre Hébertot jusqu'au 7 janvier 2018

Une pièce de Reginald Rose
Adaptation française: Francis Lombrail
Mise en scène: Charles Tordjman
Avec: Jeoffrey Bourdenet – Antoine Courtray – Philippe Crubezy
Olivier Cruveiller – Adel Djemaï – Christian Drillaud
Claude Guedj – Roch Leibovici – Pierre Alain Leleu
Francis Lombrail – Pascal Ternisien – Bruno Wolkowitch
Assistante Mise en scène: Pauline Masson
Décor: Vincent Tordjman
Lumières: Christian Pinaud
Costumes: Cidalia Da Costa
Musiques: Vicnet

Du mardi au dimanche à 19h

Informations sur les tarifs, réservation ici

Et bande-annonce par-là

Merci au théâtre pour l'invitation :)

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